Le tableau "Le Martyre des Macchabées", la fin d’une légende urbaine à Audierne
Un grand tableau du peintre Lassale-Bordes (1812 ?-1886) intitulé Le Martyre des Macchabées (initialement La Mort des Macchabées) est conservé à l’église Saint-Raymond-Nonnat d’Audierne. Un grand panneau situé à côté de ce tableau, mentionne "Les 7 Macchabées (...) don de l'État du temps du roi Louis Philippe".
Cette information, largement partagée localement et figurant même dans divers articles comme un don du roi à l'église Saint-Raymond, pose question car ce tableau a été exposé au Salon de Paris de 1850 et alors présenté par l’artiste comme sa dernière création, soit deux ans après l’abdication de Louis Philippe et ne serait parvenu à Audierne qu’en 1852.

Quelle réalité du statut :
une propriété de la commune, suite à un don de Louis Philippe ?
Le sentiment local qu’il appartient à la commune est par exemple illustré par la décision du Conseil municipal, lors de travaux dans l’église Saint-Raymond fin 1983, de faire restaurer le tableau en demandant une subvention au Département et à l’établissement public régional (qui préfigure alors la Région depuis quelques mois) mais sans s’adresser à l’État. Le Conseil général financera effectivement la moitié de la restauration réalisée par le restaurateur Quentin Arguillère dans son atelier des Côtes d’Armor, pendant plus de 5 ans. L’idée d’un « don de l’État » sera reprise par la presse locale à son retour en 1990.

La plateforme ouverte du patrimoine du ministère de la Culture (POP) semble, en 2026, confirmer qu’il s’agit d’un don de Louis-Philippe sans lever l’ambiguïté chronologique mentionné en introduction :
« Don du roi Louis-Philippe. Tableau commandé par un arrêté au ministre de l'Intérieur, en date du 19 novembre 1852 au peintre Lassale-Bordes. Ce peintre d'histoire, né à Auch en 1814 fut élève de Paul Delaroche et de Larivière. Il fut le collaborateur de Delacroix, de 1838 à 1852. Statut juridique du propriétaire : propriété de la commune ».
ou un dépôt de l’État dans une période où Séverin Le Duff de Mésonan, très proche ami de Louis Napoléon-Bonaparte, est politiquement actif dans le Finistère ?
Il y est élu député en 1852 député et sera nommé maire d’Audierne en 1857. Le contexte permet d’envisager une intervention de Le Duff de Mésonan en vue d’obtenir le dépôt d’un tableau appartenant à l’État depuis quelques années.
La fiche descriptive du tableau, établie par un autre service du ministère de la Culture, le Centre national des arts plastiques (CNAP) gérant les œuvres de l’État va dans ce sens. Elle mentionne en effet « achat par commande à l’artiste en 1847. N° inv. : FNAC PFH-4763. Localisation : en dépôt depuis 1852 : Mairie d’Audierne (Audierne) Église paroissiale Saint-Raymond-Nonnat ».
Oui, « Le martyre des Macchabées » est un dépôt de l’État effectué en 1852, suite à plusieurs interventions de Séverin Le Duff de Mésonan.
Les archives nationales sont sans ambiguïté. Plusieurs courriers de Le Duff de Mésonan font état de demandes de tableaux pour décorer l’église Saint-Raymond en 1852 et 1853.
Alors que le premier tour des élections de 1852 est fixé au 29 février, un courrier du 17 février 1952 adressé au Directeur des Arts du ministère de l’Intérieur, témoigne d’une demande précise de Le Duff de Mésonan :
« J’ai l’honneur de vous adresser les dimensions des deux tableaux que vous avez bien voulu me promettre, ce matin, d’envoyer sur le champ au curé d’Audierne, ou au moins l’avis de ce prochain envoi. L’un est destiné à l’autel dédié à la Ste Vierge, Notre Dame du rosaire, l’autre pour l’autel des trépassés. La dimension des châssis et tableaux est, en hauteur 2 mètres 62 centimètres, en largeur 2 mètres 18 centimètres. Les encadrements doivent avoir le recouvrement en plus.
Je vous prie d’avoir la bonté de donner un ordre nécessaire pour que ces tableaux soient pris parmi ceux ayant les dimensions indiquées par le Curé lui-même, autrement ce don fait son église n’aurait plus le même mérite à ses yeux.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de ma considération la plus distinguée. Mésonan rue Saint-Nicolas D’Antin, 29. Paris, 17 février 1852 ».
Selon les archives nationales et les dossiers du CNAP, trois tableaux sont mis en dépôt à Audierne entre 1852 et 1854 suite aux demandes de Séverin le Duff de Mésonan.
Le premier est un tableau d’Adèle de Kercado (1784-1867) la « Vierge à l’Enfant Jésus » (ou Vierge du Rosaire). Il fait l’objet d’un arrêté du ministère de l’Intérieur dès le 19 février et est réceptionné le 28 mars 1852. Les deux jours séparant le courrier de demande et l’arrêté, ainsi que le ton du courrier, témoignent de l’extrême proximité de Le Duff de Mésonan avec le pouvoir !
Après son élection, il adresse au Directeur des Beaux-Arts des rappels de la promesse d’obtenir deux tableaux. L’une des remarques semble même regretter que le premier envoi ne soit pas d’assez grande taille. Il mesurait effectivement 2,23 par 1,57m avec son cadre et provoqua probablement la sélection puis l’envoi du tableau de Lassale-Bordes.
Une note manuscrite du ministère de l’intérieur, non datée, précise à propos du tableau de Lassale-Bordes, alors accroché dans un couloir du ministère, « chercher cela tout de suite » ! Malheureusement si la « Vierge à l’Enfant Jésus » est moins large que demandé, « Le martyre des Macchabées » est trop grand !

Le 25 mai 1853 Le Duff de Mésonan s’adresse à nouveau au Directeur des Beaux Art (avec copie à « Monsieur le Ministre d’État et de la Maison de l’Empereur ») pour demander un tableau pour l’autel des trépassés, respectant les mesures de 2,60 par 2,22 mentionnées un an plus tôt, « que sollicitent avec moi les habitants d’Audierne qui ont fait de grands sacrifices pour la restauration de leur église et méritent qu’on leur donne cette preuve d’intérêt et de bienveillance ».
Dans ce but le peintre Eugène Ronjat (1822-1912) reçoit en 1853 une commande de l’État pour réaliser aux dimensions souhaitées une copie de « La Salutation Angélique » de Vasari, ce qui témoigne là encore de l’entregent de Le Duff de Mésonan. La copie sera mise en dépôt à Audierne en 1854 au-dessus de l’autel du bas-côté nord de Saint-Raymond.
Là où un, voire plusieurs lièvres sont levés, quant à des disparitions d’œuvres déposées par l’État !
De « La Salutation Angélique » il ne demeure que le châssis et quelques fils de la toile découpée au raz du cadre. Sa dernière observation documentée par le ministère de la Culture remonte à 1982 avec la mention d’une détérioration du bas de la toile par l’humidité. Le tableau demeure à l’inventaire du FNAC (Réf. PFH-4774).

Cette toile étant située dans le bas-côté nord, on peut supposer qu’il s’agissait alors de l’autel des trépassés et que le bas-côté sud était l’autel dédié à la Vierge.
De la « Vierge à l’Enfant Jésus » envoyée précédemment, il ne reste pas plus de trace. Est-ce sa largeur jugée insuffisante qui l’a fait être remplacée par l’actuel tableau de l’Assomption réalisée par un artiste anonyme ? En tout état de cause, ce dépôt de l’État toujours inventorié FNAC (Réf. PFH-10235), n’est plus localisé.
Du « Martyre des Macchabées » appelé parfois improprement « le Martyre des 7 Macchabées » alors que les 7 frères, mais également la mère, auraient été exécutés, il reste heureusement la toile (inventaire FNAC PFH-4763).
Si la restauration des couleurs leur a rendu leur flamboyance dans les goûts de l’époque, celle de la toile a rapidement été constatée comme défectueuse car le montage l’a excessivement tendue jusqu’à la fendre dans l’un des angles bas.
Sa présentation actuelle, dans l’un des bas-côtés de l’église Saint-Raymond, est un accrochage du début des années 1990, qui fait suite à sa restauration. Il était précédemment fixé très en hauteur dans la nef, pratiquement face à la chaire, comme en témoigne une carte postale des années 1920, de l’éditeur nantais Nozais, où l’on aperçoit également une partie de la « La Salutation Angélique » dans le bas-côté nord.

Cette toile est la dernière réalisée par Lassale-Bordes alors qu’il est à Paris et travaille comme massier (chef d’atelier) pour Delacroix.
L’œuvre est donc, comme il est mentionné dès l’introduction, une commande de l’État en 1847 sous Louis Philippe, sans pour autant être alors destinée à l’église Saint-Raymond. Son dépôt en 1852 résulte comme pour les deux autres toiles, de demandes de Le Duff de Mésonan pour embellir l’intérieur de Saint-Raymond.
Ce principe de commande n’est pas, en 1847, une situation nouvelle pour Lassale-Bordes qui aurait bénéficié d’une quinzaine de commandes d’État au cours de sa carrière. C’est d’ailleurs l’exposition d’une précédente commande, au Salon de 1837 (« Le Christ apaisant la tempête », aujourd’hui déposé à Riom), qui lui valut d’être recruté par Delacroix. À l’inverse, une dizaine d’années plus tard, « La mort des Macchabées » s’inscrit dans les tensions de la fin de leur collaboration avant que Lassale-Bordes, qui s’estime floué de réaliser des œuvres signées par Delacroix, ne quitte Paris et retourne à Auch en 1853.
Le rôle essentiel de Le Duff de Mésonan dans ces trois dépôts de l’État est confirmé par les courriers conservés mais, en dehors de consignes précises quant aux mensurations des tableaux, rien ne démontre son intervention dans le choix des trois œuvres mises en dépôt à Audierne.
Remerciements
Ces informations n'auraient pas été réunies sans l'aide de la DRAC Bretagne et du CNAP.




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