La passerelle du quai de halage d'Audierne, une architecture innovante.
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Au début du XIXe siècle, les accroissements de la taille et du tirant d’eau des voiliers nécessitent d’engager des travaux importants pour assurer la continuité de l’activité économique du port d’Audierne qui est, jusqu’alors, un port d’échouage disposant de 3 anses sur la rive droite du Goyen.
L’anse principale est celle d’Audierne où débouche la route qui permet de rejoindre Pont-Croix puis Douarnenez ou Quimper, en passant par le bois à l’ouest de l’anse de Suguensou. En aval, celle de Capucins permet un échouage aisé sur la grève pour les petites embarcations telles que les chaloupes sardinières et, en amont, celle du Stum offre un abri sûr, y compris en cas de forte tempête.
Audierne est alors dépourvue de quais empierrés, à l’exception d’un môle édifié dans la seconde partie du XVIIIe siècle, en aval du port, en bordure de l’anse des Capucins.
C’est sur ce « vieux môle » qu’est édifié en 1901 l’abri du marin

Durant la première moitié du XIXe siècle, des aménagements portuaires importants répondent aux besoins de la pêche … mais vont rester insuffisants pour les grands voiliers de commerce.
Pour permettre le développement de l’activité maritime, l’administration des Ponts et Chaussées réalise, de 1819 à 1846, 530m de quais et 5 cales de déchargement dans l’anse d’Audierne, pour un peu plus de 100 000 Francs de l’époque. Parallèlement, une réflexion est engagée pour faciliter l’entrée de l’estuaire où se forme une barre sur le haut-fond de sable, dans une zone soumise de plus à la houle de sud-ouest en période de tempête.

En 1843, la construction d’un môle est projetée à la pointe du Raoulic pour y sécuriser la navigation.
Il est réalisé de 1847 à 1854 pour un montant de 320 000 Francs.
Le feu du Raoulic est édifié à son extrémité et sera allumé à compter de 1856.
En 1843 également, est mis en service un mât pilote conçu selon les prescriptions du capitaine de corvette Fénoux, pour guider les navires en approche de jour, dans un premier temps sur la colline il sera avancé sur la terrasse dominant le quai après sa réalisation.
Le môle et le phare du Raoulic lors d'un naufrage de chaloupe sardinière vers 1900. Le phare du Raoulic dans la tempête Le phare du Raoulic vers 1900.
Le feu du Raoulic assure depuis 1856 le balisage de nuit de l'entrée du Goyen.
Le passage de grands voiliers de commerce dans l’étroit chenal de l’estuaire nécessite la création d’un quai de halage.
Comme l’écrira en 1890 l’ingénieur des Ponts et Chaussées :
« Désormais, le Port Audierne offrait à la navigation avec un abri sûr et des moyens d’accostage nombreux et faciles, une entrée praticable à peu près en tout temps.
Mais un inconvénient paralysait encore en partie les services que ce port est appelé à rendre par sa situation : c’est la nécessité où se trouvaient presque toujours les navires d’y faire un séjour trop prolongé. En effet, les vents du sud et du sud-ouest qu’accompagnent ordinairement les tempêtes sont extrêmement persistants (...) ces vents très favorables à l’entrée des navires dans le port, rendent leur sortie à la voile à peu près impossible, le chenal étant trop étroit pour qu’on y puisse louvoyer (…).
Un chemin de halage s’étendant du môle du Raoulic à l’origine des quais était donc un complément indispensable des travaux déjà exécutés … ».
Dès 1854, les ingénieurs des Ponts et Chaussées soumettent le projet d’un quai de halage s’étendant du môle du Raoulic au vieux môle.
De 1859 à 1869, sa construction progresse du môle du Raoulic vers l’anse des Capucins. Les nombreuses défaillances d’entreprises et de budget sont pour partie levées après la nomination, par Louis Napoléon-Bonaparte, de son ami Séverin Le Duff de Mésonan comme maire d’Audierne. Édifié dans le lit du Goyen, là où il présente la plus grande profondeur, le quai de halage ferme une série d'anses et renfoncements de la rive droite, qui ont été progressivement comblées en totalité ou partie depuis.
Vues du quai de halage et des criques qu'il sépare du lit du Goyen. Aujourd'hui, seule l'anse du môle n'a pas été comblée en totalité.
Lieu d'exercice de sauvetage à une époque, il est devenu un lieu de promenade et demeure depuis sa création une protection contre la houle des tempêtes d'ouest et sud-ouest.
Le chantier s’interrompt néanmoins en 1869 pour résoudre une contrainte hydrodynamique imprévue : la houle qui s’affaiblissait jusqu’alors naturellement dans les anses et criques de la rive droite est désormais guidée par la bordure du quai, vers le port dont les eaux sont désormais soumises au ressac.
Les ingénieurs hésitent sur les solutions permettant à la houle de s’affaiblir dans les anses dont celle des Capucins, l’hypothèse de passerelles ajourées en bois, se heurte aux risques d’altération sous l’action des populations de tarets présents dans les eaux d’Audierne.
La guerre de 1870-71 interrompt les travaux et ce n’est qu’en 1890 que Georges Havé, ingénieur du Service Maritime des Pont et Chaussées, présente le projet de l’actuelle passerelle qui doit permettre aux grands voiliers marchands d'utiliser le chenal quelle que soit la direction des vents.
Même si les bateaux de pêche parviennent à tirer des bords, à marée haute, dans l'estuaire du Goyen, le quai de halage est indispensable pour permettre au grands navires marchands de respecter des dates d'appareillage, quelle que soit la direction des vents.
La conception d’une passerelle métallique pour négocier avec la force de l'océan.
Vu les progrès de l’ingénierie du métal, G. Havé propose de terminer le quai de halage maçonné par un passerelle métallique de 122m assurant la continuité du chemin de halage jusqu'à l’extrémité du vieux môle. Sa fine structure métallique vise à permettre à la houle de la traverser puis de s'amortir dans l'anse des Capucins.
Il propose de rouvrir également le quai de halage au niveau de l'anse du môle mais, comme on le voit sur 3 photos précédentes, cette ouverture dans le quai déjà construit ne sera jamais réalisée.
Les caractéristiques techniques des pieux de section carrée, de leur vissage dans la roche, des croisillons de renfort… sont définies de manière extrêmement précise.
Elles font référence à l’expérience acquise lors de la réalisation d’une jetée à pieux métalliques à l’entrée de l’Adour dans les années 1870, à proximité des structures où est également mis en œuvre un mât Fénoux

Dans le projet de G. Havé, le bois n’est conservé que pour le tablier de la passerelle. Il est constitué de « planches transversales de 0,05 m d’épaisseur et 3,84m de longueur et sont fixées à leurs extrémités sur deux longrines en bois de 60/65… ».
Pour tenir compte du caractère glissant et irrégulier du tablier de bois il est précisé que « pour éviter les accidents », contrairement aux parties maçonnées du quai de halage, « un garde-corps de 0,80m de hauteur sera établi sur tout la longueur de l’estacade » ainsi qu’un « cabestan ou une poupée tournante sur le musoir du vieux môle pour faciliter le halage des bateaux ».
L’entreprise Charles Faga réalise les travaux en 1893-94.
Cette entreprise de travaux publics réalise également une jetée métallique à Cancale au lieu-dit la Fenêtre.
Pour autant, contrairement à ce qui est parfois avancé, cette entreprise n’est pas directement liée à Gustave Eiffel et la Société de construction de Levallois-Perret qui poursuit ses activités à l’époque de construction de ses deux ouvrages métalliques.
Entre l'extrémité du quai maçonné et le vieux môle : la passerelle métallique.
La houle passe sans peine entre les fins poteaux métalliques, mais également ... les pêcheurs qui conservent l'habitude de venir s'échouer sur "la petite grève" de l'anse des Capucins avec leurs chaloupes sardinières.
La motorisation croissante des navires transforme en quelques décennies l’usage du quai de halage et de sa passerelle.
D’élément essentiel à la navigation, il devient dès le début du XXe la promenade naturelle des Audiernais entre la ville et le bord de mer, d’autant que l’actuelle rue de l’Amiral Guépratte, qui longe le quai de halage, n’est achevée que dans les années 1960.

1955, une étude qui, par 2 épis, fit perdre son esprit au quai de halage.
La présence de deux enrochements en épi, rendent aujourd’hui difficile d’imaginer, de prime abord la possibilité de haler des navires le long du quai et de la passerelle. L’épi le plus aval pique dans le Goyen à mi-parcours du quai de halage et le plus amont s’étend dans le prolongement du vieux môle
Ils furent édifiés suite à une étude visant à limiter l’ensablement de l’estuaire.
En 1951, cette étude est confiée par le Service maritime des Ponts et Chaussées, au laboratoire national d’hydraulique qui dispose des bassins d’essais.
L’étude a 2 objectifs : « la réduction de la barre existant à l’entrée du Goyen, sur laquelle la mer vient se briser » ainsi que « la stabilisation et l’approfondissement du chenal d’accès au port ».
L’observation du déplacement de flotteurs conduit à considérer qu’il s’agit de deux phénomènes distincts mais, tous deux étant liés à l’accumulation de sable il convient donc d'en diminuer le dépôt. L’étude montre que le flot (entrant) suit le quai puis la passerelle mais que le jusant (descendant) passe plus à l’est, ce qui contribue à former un banc de sable central créant deux chenaux à la sortie du port. La proposition de créer les deux épis, non respectueux de l’édifice, résulte de tests en bassin (où le sable est remplacé par de la sciure !). Les épis ont pour but de contraindre le courant de flot et le courant de jusant à parcourir un même trajet. Il est ainsi espéré que le jusant entretiendra naturellement le chenal et diminuera les besoins de dragage.
En 1955, la conclusion des ingénieurs précise que « le halage n’existant plus de nos jours, nous avons opté pour (privilégier) le chenal de jusant qui a l’avantage de desservir la cale de Poulgoazec (…et …) En stabilisant un chenal unique à l’intérieur du Goyen, on donne une force plus grande aux courants de jusant, retardant ainsi une évolution défavorable (l'ensablement) de la barre ...».

Pas un mot n’est dit dans l'étude sur le fait que l’épaisseur de sable qui sédimente dans l'estuaire est accrue par la réduction de sa largeur, du fait de la création du quai de halage, de l’élargissement des quais d’Audierne, des remblais de la crique de Poulgoazec... En effet, approximativement la même quantité de sable se dépose chaque année, depuis des siècles, dans l'estuaire mais il a, du fait des aménagements créés, de moins en moins de surface pour s'y déposer.
L'étude de 1955 est loin de l’esprit de l’ingénieur G. Havé qui programme, au siècle précédent, la création d’une passerelle respectueuse de la largeur du Goyen et de la force de la houle. Elle abonde au contraire dans l'idée qu'il est possible de gagner des terrains sur la mer sans effets secondaires.
1960, la passerelle à l’abandon, sauvée par la commune d'Audierne.
C’est à cette période que l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussés pour le Finistère, M. Piquemal, s’adresse au maire d’Audierne. Dans un courrier du 13 février 1960 :
« Cet ouvrage ne présentant plus aucun intérêt portuaire, je n’ai pas l’intention de le réparer ; je ne dispose du reste pas des crédits nécessaires. J’envisage donc de proposer à M. le Préfet de prendre un arrêté interdisant la circulation sur la passerelle pour éviter tout accident (…).
La ville d’Audierne serait peut-être intéressée par le maintien de la circulation sur la passerelle bien que d’ici quelques semaines, la circulation doive pouvoir se faire par l’ex-chemin vicinal numéro 15 (actuelle rue de l’Amiral Guépratte) je serais disposé à proposer à mon administration le déclassement de cet ouvrage qui vous serait remis … » si la commune prend en charge sa réparation évaluée alors à 30.000 F.
Le maire d’Audierne M. Francis Postic négocie le maintien de la circulation et la remise de la passerelle à la commune, sans réparation préalable. Son transfert, dans le domaine public municipal, est signé un an plus tard, le 7 février 1961.
Le procès-verbal de transfert reprend la description de la passerelle. Son contenu confirme que sa réalisation correspond au cahier des charges établi en 1891 par l’ingénieur des Ponts et Chaussées. Il précise de plus l’essence de bois des poutres du platelage : de l’azobé, appelé aussi bois de fer du fait de sa résistance, y compris aux intempéries. Celle-ci sera confirmée lors d’une première étude de rénovation à la fin des années 1990, alors que les éléments métalliques sont au contraire déjà très endommagés.
1969-71, la passerelle « officieusement » vouée au démantèlement par un projet de port de plaisance !
Le 19 juin 1969, la direction départementale de l’équipement du Finistère, écrit au Maire Jean Cabillic : « comme suite à votre demande, j’ai l’honneur de vous adresser ci-joint, à titre officieux, un projet d’aménagement d’un port de plaisance dans l’anse des Capucins (…) La capacité du port serait de l’ordre de 220 bateaux dont 100 dériveurs légers à garer à terre ».
En novembre 1971, la DDE précise « le projet d’aménagement d’une base pour dériveurs dans l’anse des Capucins (1èretranche) est susceptible d’être proposé au programme 1972 des ports de plaisance, pour un montant de 100 000 F… ».

Le projet n’est pas mené à terme et c’est heureux car, comme on le voit sur le plan, la passerelle ainsi que la plage auraient été supprimées et le vieux môle aurait été ouvert sur 15 m pour créer l’entrée du port.
Seul le remblai de la partie sud de l’anse sera ultérieurement effectué pour réaliser le parking envisagé.
1997-2002, une restauration d’ampleur.
Le maire, Jean-Paul Coatmeur, échoue à faire inscrire la passerelle au titre des monuments historiques, dans une période où la protection du patrimoine portuaire est trop peu considérée, mais obtient les subventions pour la restauration indispensable de la passerelle, qu’il avait été nécessaire de fermer au public, vu son état.
L’entreprise qui établit le diagnostic mentionne que « le platelage bois en solives 6,5 x 18 non jointives » est encore en bon état même si « les abouts de solives côté mer sont abîmés et nécessiteront des reprises ». Cela témoigne de la résistance de l’azobé, alors que les parties métalliques sont décrites comme « corrodées » et que « la lisse support de garde-corps est à ce point détériorée qu’il est nécessaire de la déposer et la remplacer ».

Depuis le 13 juillet 2002, la passerelle rénovée est rendue à la déambulation des piétons.
La passerelle aujourd'hui : le témoignage d’une conception innovante et respectueuse de l’environnement.
La passerelle métallique constitue un double témoignage, celui de l’histoire maritime d’Audierne à une époque où la navigation était dépendante des vents, mais aussi celui d’une innovation où des ingénieurs ont composé avec la force de l’océan.
Du point de vue de l’histoire maritime, elle constitue un élément original indissociable d’un ensemble d’aménagements maritimes complémentaires : le môle et son feu du Raoulic , le mât Fénoux et le quai de halage qu’elle clôt à l’entrée du port.
L’intégrité de cet ensemble fut menacée à deux reprises, lors de l’abandon du mât et de la passerelle dans les années 1960.
Dans ces deux cas, la commune d’Audierne les a sauvés de la destruction, puis a recherché les moyens d’en assurer la sauvegarde. Le mât Fénoux a été inscrit au titre des monuments historiques puis restauré en 2024. La passerelle a été restaurée en 2002 et demande un entretien persévérant.
L’ensemble relève de plusieurs acteurs, le feu du Raoulic est une structure du Service des Phares et Balises, l’entretien du quai de halage maçonné est assuré par le Syndicat des ports du Finistère sud, dont le Département est l’acteur principal, tandis que le mât Fénoux et la passerelle sont des propriétés d’Audierne.
Médiatiser l’histoire et la cohérence de cet ensemble, qui constitue la très fréquentée voie pédestre entre le centre-ville et le bord de mer, est essentiel pour en assurer la sauvegarde.
En guise de résumé.
L’aménagement de la rive droite du Goyen, réalisé de 1847 à 1894, permit de faciliter la navigation des voiliers et de haler les plus grands d’entre eux, de la sortie du port d’Audierne jusqu’au feu du Raoulic, y compris par vents contraires.
Néanmoins, la houle continuant de s’engouffrer le long du quai de halage lors des tempêtes, venant du large, la construction d’une passerelle de structure métallique, légère, permet à la houle de la traverser et de s’affaiblir dans l’anse des Capucins avant de parvenir au port et ce, jusqu’à aujourd’hui.
La disposition non jointive des planches de bois de son tablier, offrait aux haleurs autant d’appuis qu’il y a d’interstices et permet l’écoulement de la houle en cas de tempête majeure.
Promeneurs, prenez garde aux irrégularités et espacements des planches sur lesquels les haleurs prenaient appui, imaginez leurs efforts et faisons que cette remarquable innovation soit longtemps préservée, ainsi que l’ensemble portuaire auquel elle participe.




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