• Michel Van Praët

Les cétacés vus du Cap.

Mis à jour : avr. 24

Notre imaginaire est empli de cétacés, qu'ils s'agisse des "frères marins" de la mythologie grecque aux Contes des Mille et Une Nuits, du Livre des Rois à l'Ancien Testament et aux sourates du Coran avec Jonas, du Capitaine Achab et Moby Dick d'Hermann Melville aux péripéties de Pinocchio chez Disney ...

Ce blog, qui se veut attaché au Cap Sizun ne nourrira notre imaginaire que de deux aspects locaux: leur représentation artistique et une évocation des prémisses de leur étude scientifique.


Anne-Emmanuelle Marpeau. Naufrage de l'Essex, 20 novembre 1820.

Le naufrage de l'Essex inspira à Herman Melville son roman Moby Dick publié en 1851 à Londres sous le titre initial The Whale.

http://anneemmanuellemarpeau.com/


Du statut de poisson à celui de mammifère.

Si Aristote regroupe les cachalots, dauphins et baleines dans le groupe des cétacés, il les place parmi les poissons et ce classement erroné demeurera jusqu'au XVIIIe siècle. Ce n’est qu’en 1752 que Buffon, écrit dans son ouvrage Histoire naturelle « que les cétacées ont beaucoup de ressemblance avec les quadrupèdes dans la conformation intérieure, et même en quelques parties de l’extérieure… » et il attire rapidement l’attention sur les conséquences de la chasse de ces mammifères marins: « On a bien remarqué depuis qu’on a commencé la pêche, ou plutôt la chasse de ces grands animaux, qu’ils se sont retirés des endroits où l’homme alloit les inquiéter. On a de plus observé que ces premières baleines, c’est-à-dire, celles que l’on pêchoit il y a cent cinquante et deux cents ans, étoient beaucoup plus grosses que celles d’aujourd’hui : elles avoient jusqu’a cent pieds de longueur. » (Buffon. Histoire naturelle, 1755, Tome V supplément)


La faiblesse des connaissances a longtemps conduit à diverses erreurs, y compris à prendre comme dans cette gravure leurs membres antérieurs pour des oreilles.

Echouage d'un cachalot sur la côte des Pays Bas en 1598 (gravure de W. Van der Gouven d'après un dessin de Hendrick Gatzius).

Des études scientifiques appellent depuis près de 3 siècles à leur protection.

Lacépède, poursuit la publication de l'Histoire Naturelle de Buffon dont, en 1804, un ouvrage consacré à la connaissance scientifique des cétacés et insiste sur le danger qu’ils encourent : « … lorsque l’art de la navigation a commencé de se perfectionner, et que la boussole a pu diriger les marins parmi les écueils des mers les plus lointaines et les ténèbres des nuits les plus obscures. L’homme attiré par les trésors que pouvoit lui livrer la victoire sur les cétacées, a troublé la paix de leurs immenses solitudes, a violé leur retraite, a immolé tous ceux que les déserts glacés et inabordables des pôles n’ont pas dérobés à ses coups ; et il leur a fait une guerre d’autant plus cruelle qu’il a vu que des grandes pêches dépendoient la prospérité de son commerce, l’activité de son industrie, le nombre de ses matelots, la hardiesse de ses navigateurs, l’expérience de ses pilotes, la force de sa marine, la grandeur de sa puissance. C’est ainsi que les géans des géans sont tombés sous ses armes […] ils ne cesseront d’être les victimes de son intérêt que lorsque ces énormes espèces auront cessé d’exister […] elles n’ont plus d’asyle que dans le néant »

(Bernard-Germain Lacépède. Histoire naturelle des cétacées. 24 nivose an 12).

Les citations adoptent l’orthographe du XVIIIe et du début du XIXe siècle, en particulier pour « cétacée ».

Lacépède cite dans son ouvrage les observations de M. Chappuis qui disséqua, en partie, un spécimen d'un groupe de 31 cachalots échoués au Cabestan en mars 1784.

Cet échouage fit l'objet de nombreux témoignages, en avril 1784 dans le Mercure de France par l'Abbé Le Coz, puis en juin dans Le Journal des Sçavans par Le Bastard de Mesmeur, Lieutenant-général de l'Amirauté de Cornouailles.

Avant même l'ouvrage de Lacépède, les mesures et croquis de Chappuis furent mobilisés pour l'article et l'illustration sur "Le cachalot " publié en 1789 dans le Tableau encyclopédique et méthodique des trois règnes de la nature (Joseph Pierre Bonnaterre, p.12-14, Planche 7 reproduite ci-dessous). Cet ouvrage complète l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert de nombreux articles d'histoire naturelle.

Comme on le voit ci-dessous l'illustration de l'échouage d'Audierne eut, jusqu'à aujourd'hui, un large écho.



L'importance de l'échouage d'Audierne dans la description scientifique du cachalot macrocéphale.

Les connaissances scientifiques s'appuyant largement sur l'étude d'échouages jusqu'au début du XIXe siècle, les rares illustrations sont reprises par différents auteurs. Comme on le voit ci-dessus, l'illustration publiée en 1789 dans le Tableau encyclopédique et méthodique des trois règnes de la nature (ouvrage qui complète l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) gravée à partir des mesures et croquis de M. Chappuis, témoin de l'échouage de 31 cachalots au Cabestan en 1784 (illustration du haut) est reprise dans l'ouvrage de Lacépède sous forme une gravure inversée (illustration médiane) où a disparu la mention précisant qu'il s'agit d'un spécimen échoué à Audierne. A partir de 1825, dans les éditions ultérieures de l'ouvrage, l'animal est mis en couleurs et figuré en position d'échouage (illustration du bas), sans que le décor évoque ou mentionne l'anse du Cabestan.

Aujourd'hui, des originaux et reproductions de ces illustrations sont vendues et largement diffusées sur le net mais ... Audierne n'est plus associé à l'échouage initial pour l'immense majorité des utilisateurs de ces illustrations à travers le monde.


L'étude scientifique de cachalots et baleines bleues du Cap au XIXe siècle, Audierne à nouveau mobilisée.


A la fin du XIXe Georges Pouchet, professeur d’Anatomie au Muséum national d'Histoire naturelle, collecte des dizaines de squelettes afin de préciser la connaissance des cétacés et de créer un « Cetaceum, comprenant tout ce qui concerne l’histoire des Cétacés vivants et fossiles » et souligne que la collection du Muséum « est sans conteste la plus complète qui existe au monde ». Il en détaille 29 spécimens et souligne que deux d'entre eux viennent d'Audierne et de Sein « … - 19. B. musculus de l’embouchure de la Somme, en 1829. Long. 11,5m […] - 20 B. musculus (1881-2658) jeune de l’Ile de Sein [...] 26. Physeter macrocephalus, tête d’un des individus échoués à Audierne en 1784... ».

Pouchet revient sur l'origine du spécimen issu de l'échouage de 1784 cité précédemment:

"... le plus célèbre et le plus étonnant tout (...) de ces échouages est celui d’Audierne, en 1784. Nous en avons un récit détaillé par l’abbé Le Coz, alors principal du collège de Quimper, et qui devint après la révolution, archevêque de Besançon. Le dimanche 14 avril, sur les six heures du matin, la mer étant grosse et le vent soufflant avec violence du sud-ouest, on entendit des mugissements extraordinaires qui partaient d’une petite crique. Deux paysans qui allaient par la grève à une chapelle voisine aperçoivent d’énormes animaux s’agitant violemment dans la mer. Ils en voient deux rouler sur le sable et veulent fuir, lorsqu’à ces premiers d’autres succèdent. On en compta plus tard trente et un. Ils étaient encore vivants le lendemain. L’un d’eux même ne mourut que le mardi, après avoir failli, dans un dernier mouvement, écraser une dizaine de paysans qui se mettaient en mesure d’en tirer le lard. La plupart de ces cachalots étaient des femelles. Quelques-unes, pleines, donnèrent le jour à leur petit en se débattant, ou peut-être même après qu’elles étaient mortes, sous l’effort du poids de leur corps. L’abbé Le Coz était accouru. Un jeune lieutenant-général de l’amirauté, qui paraît avoir bravement payé de sa personne au milieu de ce charnier, le seconda de son mieux. Ils mesurèrent ensemble les animaux, et l’abbé Le Coz, pour sa part, fit sur eux d’excellentes observations dont les naturalistes de profession n’ont peut-être pas assez tenu compte dans la suite.

Le crâne et une partie du squelette d’un des plus grands individus, un mâle certainement, fut transporté au Jardin du roi, où il devint plus tard une des plus belles pièces du cabinet d’anatomie, quand celui-ci fut créé par Cuvier."

(Le Cachalot, Revue des Deux Mondes,  tome 90, 1er décembre 1888, p. 632)


Cet extrait témoigne de la présence de nombreux cachalots macrocéphales, il s'agit dans ce cas d'une troupe de 31 individus, mais aussi de baleines bleues, Balaenoptera musculus, sur nos côtes avant leur raréfaction dans l'Atlantique du fait de la chasse au canon-harpon (au cours du XXe siècle, la population de baleines bleues est passée dans l'Atlantique d'environ 250 000 individus à quelques milliers). En 1898, soucieux de sensibiliser à la protection mammifères marins et de présenter au public leurs caractéristiques anatomiques, Pouchet mis en place un large troupeau de cétacés dans la galerie d’anatomie comparée créée au Muséum.


Galerie d'Anatomie comparée du Muséum. Un squelette de baleine bleue (au centre) et celui d'un cachalot (à droite) avec sa mâchoire dentée sont bien reconnaissables. Les mains de leurs membres antérieurs sont également bien visibles sur tous les squelettes.

Paul Claudel écrit à propos cette présentation: « Il ne s’agit de rien de moins que du plus beau musée de Paris, le musée d’Anatomie comparée ; et depuis, à chacun de mes passages, je reviens visiter cette galerie sublime avec un sentiment de vénération religieuse qui, chaque fois, me donne l’envie d’enlever mon chapeau mais aussi mes chaussures ». (Paul Claudel. Ossements. La Nouvelle Revue française, 1936)

https://www.mnhn.fr/fr/visitez/lieux/galerie-paleontologie-anatomie-comparee


Des espèces aujourd'hui protégées... ou du moins partiellement.

Si les scientifiques soulignent depuis le XVIIIe siècle les risques de disparition de certaines espèces du fait des activités humaines, il fallut attendre 1937 pour que soit rédigée une première convention internationale sur la chasse aux cétacés et les traités ne furent mis en place qu’au lendemain de la Seconde Guerre.

Parmi les 80 espèces de cétacés scientifiquement décrites, 26 sont considérées comme n’ayant que peu de risques face aux activités humaines, mais 13 sont à l’inverse considérées comme en danger d'extinction ou vulnérables.

C’est le cas de 4 espèces de nos côtes : la baleine bleue et le rorqual commun considérés comme « en danger », ainsi que le marsouin commun et le cachalot classés quant à eux « vulnérables » par l’Union Internationale de Conservation de la Nature (UICN).

Si les traités témoignent d’une prise de conscience accrue, ils n’auront pas permis d’éviter l'extinction du dauphin de Chine, Lipotes vexilifer en 2007. Si quelques populations autochtones de Sibérie orientale, d'Alaska... effectuent, dans un cadre légal, des pêches traditionnelles de subsistance, la Norvège et l'Islande ont repris la chasse commerciale tandis que le Japon pratique des centaines de captures annuelles dans le cadre de chasses dites "scientifiques" en dépit d'une condamnation par la Cour internationale de Justice en 2014.


Regards d'artistes

La chasse exterminatrice des grands cétacés devint, avec l'épuisement des ressources, une quête à travers les océans que symbolise la création ci-dessous d'Anne-Emanuelle Marpeau, dont l'atelier domine, par le plus grand des hasards l'anse, où s'échouèrent les 31 cachalots en 1884.

http://anneemmanuellemarpeau.com/



Les oeuvres artistiques et les points introduits dans ce blog font écho à deux actions culturelles développées précédemment sur le Cap Sizun:


- la conception de l'exposition "De Jonas à Moby Dick / Variations autour d'un cachalot " et la publication de son catalogue en 2012, conçus par Bernard Lagny dont l'atelier se situe sur les bords du Goyen. b.lagny@orange.fr



- une conférence du Musée maritime du Cap Sizun à l'été 2019 à l'occasion de la Route de l'Amitié. www.routedelamitie.fr


Les éléments ci-dessous reprennent la jolie lettre de Bernard Lagny à Herman Melville .

Notre sélection d'oeuvres de 3 artistes, que nous remercions, ne donne qu'un aperçu limité de cette exposition qui fut présentée dans plus de 10 lieux, de Brest à Concarneau, de Quimperlé à Dunkerque ...

Au-delà des ex-voto contemporains d'Anne-Emmanuelle Marpeau figurés précédemment, les deux aquarelles ci-dessous sont extraites du catalogue de l'exposition, publié par Coop Breizh.




Frédéric Bihel, aquarelle sur papier fait main, 345 x 260 mm.

Récemment, il a créé, en collaboration avec Jean Malaurie et Pierre Makyo , une BD sur l'exploration de l'Arctique: "L'appel de Thulé" (Editions Delcourt, 2019).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Bihel



Maurice Pommier, papier découpé sur aquarelle, 285 x 180 mm.

https://lesdeuxours.fr




Maurice Pommier publia antérieurement un premier ouvrage sur les chasseurs de baleines (Editions Gallimard, 1986).







Matériaux a-scientifiques pour des contes et légendes bretonnes du XXIe siècle.

Il était une fois un korrigan qui était très vexé de ne jamais avoir été mentionné comme faisant partie des observateurs de l'échouage des cachalots en 1884.

Ce même korrigan de Trez Goarem nous a affirmé qu'il n'y était pas pour rien dans le fait qu'après avoir travaillé de nombreuses années sur les bords du Goyen, Anne-Emmanuelle Marpeau avait récemment installé son atelier à quelques encablures de l'anse où s'échouèrent les 31 cachalots.

Il nous a de plus affirmé que, dans sa jeunesse, il discuta de cet échouage avec Pouchet lorsque celui-ci quitta un temps le laboratoire d'Anatomie comparée du Muséum, pour travailler au laboratoire maritime du Collège de France à Concarneau. Il nous certifia que c'est sur son injonction que Pouchet mit en place 5 grands squelettes de cétacés en 1889 dans la galerie de Zoologie du Muséum, puis le troupeau de cétacés dans la galerie d'Anatomie en 1898.

J'ai personnellement eu à manipuler ces squelettes alors que je dirigeais la rénovation et la transformation de la galerie de Zoologie du Muséum en Galerie de l'Evolution. Comme avec le temps, la graisse contenue en abondance dans les os des cétacés suinte des ossements et y forment des trainées brunes, j'avais engagé des spécialistes pour dégraisser les squelettes des dits cétacés. Cette société plongea pour cela les os dans les grandes cuves de nettoyage des moteurs de la société d'aviation Sabena qui fit faillite peu après.

D'après le korrigan, il ne faut voir aucun lien entre cette faillite de Sabena et une malédiction des cachalots, mais qui sait ?














196 vues1 commentaire
 

Formulaire d'abonnement

©2020 par AUDIERNE ESQUIBIEN CULTURE. Créé avec Wix.com