• Michel Van Praët

Avec l'art contemporain prenons le large, au-delà de la Covid et du confinement !

Mis à jour : il y a 3 jours

Tout était prêt pour l'exposition collective annuelle d'Art'Ria mi-novembre :


- Dès la fin du premier confinement les langues s'étaient amusées à détourner l'expression "Corona virus" pour définir le thème de l'expo 2020. Raymond-Louis et Yves avaient rapidement conquis l'assemblée par une mutation du virus en Vénus.


- Les façades des Halles ayant bénéficié d'un réaménagement créant, entre autres, une large baie vitrée dans la salle d'exposition "Au dessus des Halles", les services techniques municipaux avaient assuré la remise à neuf de la salle.


- Tous s'étaient mis à graver et presser, dessiner et peindre, coller, assembler ou photographier afin de permettre l'accrochage pour l'inauguration du 14 novembre, tout était prêt ... mais le virus est revenu, ou ne nous avait pas quitté ...

Non c'est trop dur, trop de frustrations, trop loin 2021 pour ne pas continuer à échanger, partager, provoquer et créer du lien social !


Le 14 novembre il y aura une inauguration surprise, ou du moins une surprise ici même, sur ce site, avec des dizaines de créations, puis, jusqu'à la fin de l'exposition mi-décembre, des gros plans sur les productions des dizaines d'artistes qui se sont mobilisés ...


Alors au 14 !


Françoise Sylvestre avait proposé, pour accompagner l'exposition, un essai que vous pouvez lire ci-dessous:


Drôle d’élection


C’était un vendredi. Douze jours après les élections municipales. Jamais je ne me sentais obligée d’aller voter. Je ne le faisais que si j’en avais envie ou lorsque je pensais le vote individuel capital. Pour un Président de la République, un député, à L’Assemblée Nationale ou au Parlement Européen... Pas pour un conseil municipal qui, dans les toutes petites communes où j’ai depuis longtemps choisi de vivre, est presque élu d’office. Mon vote personnel n’a de ce fait pas grande importance. Et j’aime que les choses soient importantes.


Je partais donc voter ce matin-là pour une élection soudain tout à fait primordiale et fondamentale. Comme pour exprimer la soumission, l’obéissance à la consigne de vote dictée par l’exécutif à l’heure où frappait un virus venu d’Asie que le monde entier semblait découvrir. Il s’appelait coronavirus. En en souriant, et comme pour le conjurer, quelques semaines à peine auparavant, nous avions, à quelques-uns qui se reconnaîtront, inventé « La danse du Corona », « Le chant du Corona »... Le moyen d’hurler notre colère devant l’inéluctable. Dans l’ignorance, et avec un brin d’insolence.

Chaque geste que je fis alors pour m’habiller, crémer la peau de mon visage, bleuir à peine mes paupières et embroussailler mes cheveux fraîchement coupés, comme par précaution, pour n’emporter avec moi au bureau de vote tout proche que ma carte d’électeur et celle d’identité, quoi de plus..., mon stylo, car il semblait que ce virus traînait sur tous les objets que nous étions susceptibles de toucher..., chaque geste donc de ce dimanche pas comme les autres reste gravé dans ma mémoire, minute après minute. J’ai fermé la porte de mon appartement sans tourner la clé. L’atmosphère sur la place, qui est aussi bien celle de la mairie que celle du marché et qui grouille habituellement de monde, était véritablement plombée. Les regards plus ou moins fuyants entre les « citoyens-électeurs » devenaient lourds de sens, interrogateurs, quelque peu méfiants. Aucun mot ne sortit de ma bouche. J’entrai, seule, comme les autres avant moi et les autres après moi, dans la salle municipale en suivant un itinéraire fléché et engrillagé, balisé au sol par des bandes de scotch qui ne demandaient qu’à ne pas adhérer et à se décoller, rubans gris, jaunes, orange, sortis probablement des placards et entrepôts de la mairie pour l’occasion, espacés les uns des autres par un mètre presque étalonné pour respecter la « distanciation » préconisée arbitrairement par les pouvoirs publics au nom de la non-contagion... Après une rasade de désinfectant qui nous était imposée dès l’entrée dans la salle, je me dirigeai à gauche en suivant les flèches. Il y avait trois tables, trois chaises, trois élus locaux qui vérifiaient l’identité de chacun, pourtant connu et reconnu dans une communauté îloise limitée à quelques centaines d’habitants. Ils nous conseillaient à la fois sur les règles d’hygiène sanitaires fraîchement édictées et sur le déroulement particulier du vote. Nous allions prendre sur le guichet l’enveloppe miniature grise habituelle dédiée aux élections, le bulletin de la liste des quinze candidats réunis auprès du maire sortant qui se représentait, et un autre bulletin qui ne portait qu’un nom. Un candidat isolé. Son seul prénom aurait d’ailleurs suffi. Il est assurément un personnage de l’île. Joseph.


De quelle île au fait s’agissait-il ? De l’île où nous votions, dans le golfe du Morbihan ? Ou d’une autre, d’autres, d’où Joseph est originaire ? Wallis, Futuna, Samoa... Des noms qui riment si bien avec qui il est : un grand gaillard avec un sourire sans limite, une démarche lente, des paroles que son regard, son visage expriment avant qu’elles ne sortent de sa bouche. Pour l’élire, il nous fallait nécessairement rayer un nom sur la liste principale et glisser dans la dite-enveloppe notre choix. Pour ce faire, nous passions dans un exceptionnellement unique isoloir non isolé, sans rideau. Toujours avec le souci de ne rien ou presque rien toucher. Puis nous nous rendions dans la partie à droite de la salle. Il y avait là également trois tables, trois chaises, trois élus armés de lingettes alcoolisées. Nous posions sur la table aseptisée notre carte d’électeur. Sans y toucher, un des élus en énonçait à haute voix solennelle le numéro. 467. Je n’aurais jamais imaginé que j’entendrais, écouterais, retiendrais ce nombre... Ainsi en fut-il. Christophe, effrontément bronzé dans cette atmosphère blême, de retour sans doute de vacances ensoleillées, imprimait un à un les documents d’un coup net de tampon-dateur. Date mémorable du 15 mars 2020. Le clic de l’urne tintait. « A voté ! » De mon stylo personnel, j’émargeai précautionneusement au niveau du troisième bureau, sans toucher le registre.


Je sortis comme par une porte dérobée. Triste. Avec un sentiment de solitude extrême et pas une once d’énergie pour aller voir le soleil monter au-dessus de la ligne d’horizon à Port-Miquel. Non. Je rentrai chez moi. Attendre la nouvelle gouvernementale du confinement annoncé. Ce que j’éprouvais alors, chacun a dû le ressentir. Sans forcément le dire. Sans l’exprimer. Sans l’écrire. Une sorte de responsabilité dans le désordre environnant. De la colère. Et malgré tout une grande force de résignation. Une profonde réflexion sur ce que nous sommes. Ou ne sommes pas...


Le lundi soir, bulletins électoraux dépouillés sans tambour ni trompette, maires pour beaucoup élus dans l’oubli et l’anonymat, scrutins restés béants au terme du premier tour et à l’aube du second dans les places stratégiques du pays, la nouvelle tombe, sans surprise, du confinement strict de la population dans tout le pays. Et même dans notre île, symbole de liberté. Soudain, chacun mesurait son indépendance et découvrait à terme qui il était et l’essence-même de son existence.

Pour tout avouer, j’aime à ce point la solitude et le silence que j’attendais l’extase de cette période.

Mais ce vendredi soir, douze jours après les élections et à la veille de l’annonce grave mais évidemment évidente du prolongement de l’état de confinement, soudain, je sentis autour de mes côtes que j’aurais pu compter une à une tant elles m’étaient prégnantes, comme une ceinture de frissons. Une impression très concrète...

Au lieu de me réfugier dans un bain chaud le soir venu, je m’attelai à la vaisselle. Avec le sentiment que je ne saurais peut-être pas la faire le lendemain matin. Il fallait impérativement que tout - tout quoi, au fait - soit impeccable. Le désir impératif de ne pas laisser une vaisselle à quiconque derrière moi. Étrange réaction, étrange sensation...

Les heures s’égrenaient. Les yeux ouverts, j’attendais qu’un nouveau signe apparaisse, qu’une sorte de pointe de scalpel s’enfonce dans ma gorge. Cela mit plus de vingt-quatre heures à venir. J’allais même plutôt bien. Je me réjouis du cri des bernaches à la pointe nord de l’île, des premières grappes de glycine aux murs de maisons aux volets clos, des rayons du soleil irisant la tour carrée du clocher de l’église. Soudain, sur le cadran de l’horloge, les aiguilles se mirent à tourner trop vite. La « promenade » était minutée, limitée à une heure quotidienne qu’on apprend à aimer...

Au creux de la nuit suivante, la brûlure, cruciale, s’intensifia au plus profond de la gorge. Là où les mots depuis longtemps abandonnés semblent prendre naissance, où se développent les fragrances délicieuses de la graine de cacao ou du miel... Là où elle devait venir. Là où je l’attendais. Terrifiante. Assassine. Créatrice d’un déferlement de toux sèche venu d’un ailleurs annoncé. La douleur. La peur.


Françoise Sylvestre

lamevagabonde@orange.fr


 

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